Depuis la fin décembre, l’actualité ornithologique alsacienne est marquée par un phénomène spectaculaire : des pinsons du Nord qui hivernent dans le sud du Haut-Rhin et les régions limitrophes se regroupent dans des « dortoirs », qui atteignent des millions d’individus. Un événement qui suscite l'intérêt d'ornithologues chevronnés ou amateurs, des médias et des photographes animaliers.

Photo Philippe DefranouxPhoto Philippe Defranoux

 

La migration hivernale est une manière, pour de nombreuses espèces d’oiseaux, d'échapper à une baisse de disponibilité de nourriture liée aux rigueurs d'un climat défavorable. Les pinsons du Nord  (Fringilla montifringilla) se reproduisent dans la ceinture de la taïga et de la forêt sub-boréale d'Eurasie, du sud de la Norvège au Kamtchatka. Durant la mauvaise saison, la population du Paléarctique occidental hiverne dans toute l’Europe occidentale et méridionale, où elle peut rejoindre les populations de pinsons des arbres (Fringilla coelebs), un des passereaux les plus communs dans notre région, et migrateur partiel.

Le caractère migrateur peut varier selon les sexes, et ce fait est même à l’origine du nom scientifique du pinson des arbres (le nom coelebs donné par Linné signifie « célibataire », les migrateurs étant majoritairement des mâles). Les mâles et les adultes migrent en moyenne plus tôt que les femelles et les jeunes.

 

Pour le pinson du Nord, le nombre d’hivernants est très variable d’une année à l’autre, suivant la fructification des hêtres. Lors des années favorables, les pinsons du Nord peuvent former d'énormes groupes, pouvant rassembler plusieurs millions d’individus. En jargon ornithologique, on parle alors de « dortoir », pour désigner les lieux (des arbres en général) où ces cohortes d’oiseaux se rassemblent pour dormir. Les raisons qui motivent ces gigantesques réunions nocturnes sont en partie inconnues ; on pense qu'elles constituent une solution efficace pour échapper aux prédateurs et résister au froid.

 De tels dortoirs sont signalés à intervalles réguliers dans nos régions : Forêt Noire, Jura, parfois aussi dans le sud de l'Alsace ; c'est le cas cet hiver, où plusieurs dortoirs sont ou ont été signalés. 

 

Photo Philippe DefranouxPhoto Philippe Defranoux

Dans un premier temps, c’est en Allemagne, en lisière de forêt entre Schopfheim et Hasel dans le Pays de Bade, à l’Est de Lörrach, qu’a été observé un dortoir entre fin décembre 2014 et février 2015. L’effectif des pinsons a été évalué à environ 4 millions d’individus, un spectacle que de très nombreuses personnes sont venues admirer, ainsi que TF1, qui s’est rendu sur place pour un reportage.

 

Fin janvier 2015, un second dortoir est signalé cette fois-ci côté français, dans le Haut-Rhin. D’autres centaines de milliers de pinsons du Nord sont venus le soir à partir de 17h en lisière de forêt à Kirchberg, sur les hauteurs du village situé dans la vallée de la Doller, à quelques kilomètres de Masevaux. L’endroit s’est soudainement transformé en un lieu de rassemblement d’ornithologues, de photographes animaliers, d’amoureux de la nature, d’habitants du village et de divers curieux. Plusieurs longues vues et appareils photos équipés d’énormes objectifs se sont éparpillés dans la zone d’observation. Les riverains ont bien sûr été surpris par la présence de ces innombrables passereaux et par l’affluence de personnes dans ce quartier qui est habituellement peu fréquenté.  Cette fois, c’est FR3 Alsace qui a réalisé un reportage sur cette présence hors du commun de pinsons du Nord.

Photo Liliane BoriesPhoto Liliane Bories

 

A la tombée de la nuit, des nuées de pinsons du Nord arrivent et offrent un spectacle féérique de voltige. A chaque passage d’un nuage d’oiseaux, on entend un effet de souffle dû à la densité d’oiseaux, accompagné de quelques mots d’émerveillement de la part de l’ « auditoire ». Outre ce bruit de souffle, les oiseaux emplissent de leur gazouillis le ciel et les arbres où ils se reposent. Ils passent la nuit dans les résineux et dans les bouleaux. Dans ces derniers, les silhouettes d’oiseaux sont si nombreuses qu’elles donnent l’impression qu’elles remplacent les feuilles !

Au petit matin, les oiseaux partent entre 7h30 et 8h à la recherche de nourriture, principalement des faînes, ce fruit du hêtre riche en lipides et en glucides, qu’ils trouvent au sol dans les forêts avoisinantes. De tels groupes attirent évidemment fréquemment leurs prédateurs - faucon pèlerin, épervier d’Europe, buse variable ou autour des palombes -, qui y trouvent une aubaine pour des repas faciles (en savoir plus).

 

Photo Liliane BoriesPhoto Liliane BoriesSelon certains ornithologues, l’effectif de pinsons du Nord au dortoir de Kirchberg a été évalué entre 1 000 000 et  2 000 000 d’individus. Le mercredi 11 février 2015, dans la soirée, la situation s’est soudain calmée ; depuis, ils n’ont plus été revus à Kirchberg. Les oiseaux se sont déplacés dans un autre dortoir, probablement à la recherche d’un endroit plus favorable en nourriture abondante.  Puis, courant mars, les pinsons retourneront vers le Nord pour se reproduire.

 

Tous ceux qui se sont rendus à Kirchberg pour observer ce phénomène naturel spectaculaire garderont un excellent souvenir des rassemblements impressionnants de ces milliers d’oiseaux.

 

Pour prolonger le plaisir, mentionnons qu’il existe actuellement un 3e dortoir de pinsons du Nord, en Suisse, dans la région de Delémont. Son effectif serait supérieur à 10 000 000 d’individus... !

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En médaillon : photo Pierre Matzke